Non, l'espéranto n'est pas qu'une langue d'intellectuels farfelus

 

 Louis Lazare Zamenhof, créateur de l'espéranto

 

 

Espéranto. Ce mot vous dit-il quelque chose ? Si oui, vous avez sûrement appris son existence en cours de français au lycée. Mais si ce mot ne vous dit rien, sachez qu'avant que l'anglais ne devienne langue universelle, une tentative de créer une langue regroupant plusieurs langages préexistants a été mise en place.

 

Et qui n'a jamais rêvé de créer sa propre langue de A à Z ? Car les langues inventées ajoutent une dimension fantastique et confèrent plus de crédibilité aux œuvres de fiction : Le Seigneur des Anneaux, Star Trek, Avatar, World of Worcraft, et bien d'autre. Les plus grands fans auront tenté d'apprendre ces langues merveilleuses, les plus créatifs auront tenté d'élaborer la leur dans des histoires sans fin.

 

Concevoir une langue de part en part, c'est un peu se prendre pour Dieu avant le mythe de Babel. Entre ambition démiurge et rêve d'utopie, l'espéranto a réuni de nombreux espoirs. Le langage étant le premier outil de communication, il aurait permis d'ouvrir les sociétés vers un monde universaliste, et de voyager partout dans le monde sans se soucier de la barrière de la langue.

 

Mais au-delà de ces ambitions merveilleuses, l'espéranto a persisté jusqu'à nos jours chez une poignée d'individus curieux et ambitieux. Car, non, l'espéranto n'est pas qu'une langue d'intellectuels farfelus et utopistes du XIXème siècle.

 

 

 

 Tauriel dans Le Hobbit

 

 

 

L’Espéranto : une langue construite et vivante

 

 

 « L'espéranto est une langue planifiée, pour faciliter l'intercompréhension des personnes de divers peuples en permettant le droit à l'égalité culturelle. L'espéranto est plus facile à apprendre que n'importe quelle langue nationale. » [1] Voilà la définition de la langue qui nous est donné par le site officiel de la langue.

 

L’espéranto a été créé par Louis Lazare Zamenhof en 1887. L’idée de cette langue lui est venue en grandissant dans une cité en Pologne dans laquelle vivait plusieurs communautés divisées tant par la linguistique que par la religion ou le statut social. Pour remédier à ces différences, il a donc inventé un dialècte qui serait facile et rapide à apprendre, pratique pour communiquer ensemble et surtout : une langue neutre, et surtout : qui appartient à tous ceux qui la parle. Il commence à en créer une première version, la « Lingwe Uniwersala », dès la fin des années 70 mais c’est en 1887 qu’est publié un guide d’apprentissage disponible en cinq langues : russe, polonais, français, allemand et anglais. Le livre fut publié sous le nom Doktoro Esperanto, d'où l'inspiration pour le nom du langage. Actuellement, et toujours d’après le même site, l’espéranto est parlé plus ou moins dans 120 pays et il y aurait environ 1000 personnes qui l’utiliserait comme langue maternelle, en complément d’une autre.

 

Cette langue qui n’a pas de position géographique à proprement parler a séduit ses utilisateurs de par sa simplicité d’apprentissage. Par exemple concernant la conjugaison : il y a une seule forme par verbe et par temps. Pour le verbe être, le conjugaison serait : esti (infinitif), estas (présent) estis (passé) estos (futur) estus (conditionnel) et estu (impératif). Vous n’aurez plus qu’à rajouter un pronom. Le fonctionnement est le même pour le vocabulaire : à partir d’une racine d’un mot, vous pourrez la décliner à l’aide de certaines particules. Pour le mot parol, ça donnera : parolo (nom, la parole), parola (qualificatif, un oral), parole (adverbe, oralement) ou encore paroli (verbe à l’infinitif, parler). La prononciation est elle aussi simple et ne change pas. Finalement, à partir de quelques mots, il est assez simple de se comprendre et de communiquer.

 

 

 Drapeau espéranto

 

 

Si cette langue est dite « vivante », c’est parce qu’elle continue d’évoluer en permanence. On rajoute des mots, on en supprime : elle n’est pas morte comme le latin/grec, pour lesquelles rien ne changera plus.

« Une langue construite (ou idéolangue, parfois dénommée langue artificielle) est une langue créée par une ou plusieurs personnes dans un temps relativement bref, contrairement aux langues naturelles dont l'élaboration est largement spontanée. » [2] De nombreuses langues ont été créées, qu'elles soient imaginaires (comme dans Le Seigneur des anneaux) ou utilisées dans la vie courante : elles ne sont pas toutes devenues internationales. Pourquoi ? principalement car toutes les langues ne sont pas créées dans le but d’être facile à apprendre, mais sont plutôt créées dans des buts particuliers, pour un petit nombre de personnes ou bien pour appliquer un principe théorique. C’est le cas du láadan, une langue qui place le féminin avant le masculin (contrairement à de nombreuses langues naturelles, comme la nôtre).

 

Plusieurs langues internationales ont été créées. L’interlingua a moins bien marché que l’espéranto car elle base sa construction sur des racines latines. Il faudrait donc des bases en français/latin pour en comprendre les mots, ce qui réduit le nombre possible d'apprentis et pourrait être un élément élitiste. Le noxilo, quant à elle, n’a pas marché. Elle fut créée en 1997, par un japonais nommé Mizuta Sentarō, qui trouvait l’espéranto trop orienté vers les langues européennes. Ce japonais a même créé un site afin d’encourager son apprentissage, mais ce fut sans succès.


 

 

L’espéranto a-t-il une culture ?

 

 

Une langue se construit autour d’un système d’écriture, d’un système phonologique, d’un lexique, d’une grammaire, mais aussi d’une culture (définissant ici ce qui sera transmis aux générations suivantes). L’espéranto est une langue récente quand on la compare à celles qui sont parlées depuis bien longtemps. Cependant, avec l’essor d’internet, cette langue qui n’avait pas de géographie se retrouve dans une communauté mondiale en ligne, qui lui permet de s’étendre un maximum. Dans la culture espérantophone, tous les champs de création sont présents.

 

On peut trouver de nombreux ouvrages en espéranto, que ce soient des créations originales comme Averto pri murdo de Julian Modest, de nombreuses traductions, comme La viro kiu plantis arbojn, (L’homme qui plantait des arbres) de Jean Giono, ou encore du théâtre.

 

Au niveau musical, un label a été spécialement conçu pour la musique en espéranto : Vinilkosmo Abon-klubo. On retrouve le sur la plateforme 1dtouch (similaire spotify/deezer) permettant de soutenir la musique indépendante. Les artistes perçoivent quarante fois plus de rétribution par 1dtouch que par Spotify. Au total, 1dtouch pourvoit un accès à 7000 éditeurs indépendants et plus d’un million de morceaux. Enfin, vous pourrez même écouter la Radio Arkivo et la Radio Esperanto qui sont des stations disponibles sur internet. La musique espérantine se propage avec des styles très différents comme le jazz, le rock, les musiques pour enfants, les musiques dansantes …


 

 

 

Superbazaro de Martin & La Talpoj

 

 

 

Au même titre que certaines œuvres littéraires connues ont été traduites en espéranto, certains tubes musicaux ont été repris en espéranto. La vie en rose de Edith Piaf :

 

 

 

 

La vivo rozas de Joëlle Rabu


 

Des musées se sont développés à différents endroits : vous pouvez les retrouver sur ce lien. Le musée national de l’espéranto de Gray (Haute-Saône) fut fondé en 1977. « Il occupe un étage de la Maison Pour Tous et se compose de 10 salles […] Son fonds documentaire comporte environ 6 000 livres et brochures en ou sur l’espéranto, 1 400 revues et journaux anciens ou contemporains. [...] Le musée comporte également des collections d’objets divers (timbres-poste, cartes postales, objets publicitaires, brochures techniques) en lien avec l’espéranto. »

 

Au final, ces créations artistiques (littéraire/musicales et même quelques films) appuient le fait que l’espéranto n’est pas juste une langue. Elle en devient aussi une matière à créer, et cela lui donne une unité. De même que si elle n’a pas un pays attribué, et que donc elle n’a pas de localisation géographique, elle laissera quand même des traces de son existence, aux mêmes titres que les autres langues.


 

 

Pourquoi l'espéranto n'est-elle pas devenue la langue universelle ?


 

Les débats pour établir une langue internationale sont intervenus au moment où la mondialisation battait son plein. Les échanges économiques, politiques et culturels ont toujours existé entre les différentes zones culturelles, facilités par l'intervention de traducteurs et d'interprètes. Mais la création de l'espéranto envisageait une langue commune qui simplifierait tous les échanges.

Or, la fin du XIXème siècle voit s'opposer les deux grandes forces majeures que sont l'Empire britannique et la France. Un nombre considérable de personnes parlent ces deux langues respectives dans le monde. Ces puissances ne peuvent donc laisser passer l'occasion d'augmenter l'hégémonie de leur culture et d'imposer la supériorité d'une langue sur l'autre.

Par ailleurs, la fin du XIXème siècle voit fleurir les premiers attentats anarchistes, et les socialistes utopistes se font remarquer dans les assemblées politiques. L'idée d'une langue universelle en Europe avoisine bien trop ces idées anticapitalistes. Pour les deux puissances libérales, il n'est pas envisageable de laisser place à de telles idées.

C'est ainsi que le débat se resserre autour de l'anglais et du français, pour aboutir au triomphe de l'anglais. Cette étape marque un tournant dans l'hégémonie linguistique et culturelle du monde anglophone. Qui aujourd'hui peut prétendre n'avoir aucune connaissance de la culture anglophone, qu'elle soit britannique, états-unienne, australienne, etc ?

 

Pourtant, l'espéranto aurait-il pu s'imposer sans considérer la situation géopolitique de l'époque ? S'il est impossible de prévoir avec certitude comment l'Histoire se serait déroulé tant cette science est complexe, on peut néanmoins proposer une analyse : l'espéranto, à sa création, n'était pas rattachée à une culture ou un peuple. C'était une langue impersonnelle et scientifique, bien qu'elle soit inspirée de langues préexistantes. Or, l'identité européenne n'était pas assez développée en ce temps, en dehors de quelques cercles intellectuels, et les valeurs d'universalisme ne faisaient pas l'unanimité. Contrairement à l'anglais, qui était alors parlé par un grand nombre de personnes, et dont la culture vieille de plusieurs siècle avait fini par être assimilée même par des populations colonisées. Apprendre l'anglais était donc bien plus instinctif que ne l'était l'apprentissage de l'espéranto.

 

 

 

Bien que l'espéranto ait porté des ambitions utopistes, peut-on imposer une langue sous prétexte d'unifier les peuples ?

 

 

L'Histoire l'a démontré à plusieurs reprises, imposer une langue a permis d'écraser des peuples et des particularités culturelles en les contraignant à adopter une culture qui serait considérée comme supérieure et plus noble. C'est ce qu'ont fait les premiers colons en Amérique, puis les colonisateurs en Afrique et en Asie. Et c'est ainsi que l'anglais, le français ou le portugais sont devenus les langues nationales dans des pays comme le Nigeria, le Sénégal ou l'Angola.

 

La France a aussi connu cette expérience à l'intérieur de ses terres : à l'heure de l'instruction pour tous et de l'école de la République après 1880, les instituteurs étaient chargés d'apprendre le français aux élèves. Les patois locaux étaient interdits, les enfants étaient forcés de parler le français, et certains subissaient même des sévices s'ils étaient surpris à parler les langues locales. Peut-on dire pour autant qu'imposer une langue relève d'une politique autoritaire ?

 

Déclarer une langue unique permet parfois d'unifier des peuples contre la division et les violences. Ainsi, les formes de nationalisme que sont les divers panafricanismes prônent un retour à une langue locale et nationale, au détriment des nombreux dialectes et langues coloniales, pour renforcer la fierté, l'ambition et l'union de peuples africains qui ont souffert des invasions.

 

 

Quoi qu'il en soit, l'espéranto n'avait pas pour ambition de remplacer les autres langues, mais d'être une langue alternative pour se comprendre mutuellement entre différents dialectes. On peut bien se plaindre que l'anglais soit devenu la langue internationale, pourtant, difficile d'imposer à toute la population mondiale d'apprendre un nouveau langage qui est inconnu pour la plupart d'entre nous.


 

 

[1] http://esperanto.net

 

[2] https://fr.wikipedia.org/wiki/Langue_construite#Une_langue_internationale


 

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