Redacted, le film oublié sur les crimes oubliés de la Guerre d'Irak

30/09/2018

« C'est toujours le même monstre, celui qu'on voit dans toutes ces flopées de films sur le Vietnam ''on va se faire tout le village !! '' ! Alors que le massacre de My Lai* on nous le montre jamais. C'est une boucherie qui leur fout les jetons à Hollywood, les studios ça les fait flipper, y compris les plus libéraux ! Oh, par contre, sur le 11 septembre, on peut faire tous les films qu'on veut, parce que vous comprenez, la vie d'un Américain vaut tellement plus que celle d'un Irakien. ». C'est ainsi qu'une activiste dénonce le manque de visibilité des crimes de guerre, notamment pour la guerre d'Irak, dans le film Redacted.

 

Redacted, réalisé en 2007 par Brian de Palma, se présente comme un faux documentaire qui combine des sources vidéos variées : poadcast web, journal télévisé arabe, caméra cachée, journal vidéo d'un soldat états-unien, etc. Toutes ces sources présentent la vie quotidienne des soldats états-uniens en Irak, au moment d'un événement qui s'est réellement déroulé : celui du viol et du meurtre d'une jeune fille irakienne et de sa famille par des soldats états-uniens en 2006.

 

 

 

Dans le cinéma, on dénombre beaucoup de films sur la guerre du Vietnam : Full Metal Jacket, Apocalypse Now, Nous étions soldats, Platoon, L'échelle de Jacob, Rambo, pour ne citer que les plus connus. Et les images évoquées à propos de la Guerre du Vietnam ne manquent pas. L'imaginaire collectif se réfère dès lors aux atrocités commises contre un peuple lointain, à l'opposition des mouvements hippies, aux soldats choqués par leurs massacres au retour de guerre, etc. C'est un imaginaire choquant, et qui révoltait déjà les populations alors que la Guerre du Vietnam était encore en cours. De grandes oppositions se sont construites, incarnées par les mouvements pacifistes. Aujourd'hui, tout un répertoire d'images forme la mémoire de la Guerre du Vietnam, grâce aux nombreux photographes présents sur place, dont Ronald L. Haeberle, Gilles Caron et surtout Nick Ut connu pour sa photo du bombardement au napalm de 1972.

 

Mais qu'en est-il de la guerre d'Irak ? L'évocation de cette dernière provoque-t-elle des images de crimes inhumains contre des civils ? Comme le dit cette activiste fictive de Redacted, le cinéma d'Hollywood ferme les yeux sur les massacres de guerre. Certes, il existe des films sur la Guerre d'Irak, mais leurs titres ont moins marqué l'histoire du cinéma que ceux du Vietnam.

Pour preuve, Brian de Palma est un grand réalisateur mondialement connu pour des films aussi variés que Carrie, film d'horreur, Scarface, film de gangster, ou Obsession, film dramatique. Pourtant, peu de gens savent que De Palma a également fait un film sur la guerre d'Irak, et Redacted se retrouve tout en bas de ses filmographies.

 

 

 

L'horreur dans les deux camps. Varier les sources pour multiplier les points de vues : analyse du film

 

Le film s'ouvre sur la caserne militaire où logent les soldats à Samarra, en Irak. Salazar, un soldat qui rêve de devenir cinéaste, filme tout ce qui se passe, du plus banal au plus inhumain. Mais surtout, il met l'accent sur l'horreur de cet endroit, sa chaleur, sa puanteur, son ennui. « Ici, il n'y a rien à voir. Il ne se passe rien » dit-il à sa caméra.

 

Ces scènes dans la caserne sont entrecoupées d'une sorte de documentaire sur la vie des soldats, où une voix féminine décrit d'un point de vue extérieur les missions qui leur sont confiées au sein du village. On les voit attendre au soleil en observant les civils, sans rien faire. La voix annonce « Les soldats doivent faire des choix de vie et de mort quotidiennement. » : c'est assez pour comprendre le poids de décision qu'ils ont la sur la vie de ces civils. À tout moment, ils peuvent décider de leur ôter la vie.

 

Mais ces décisions sont bien souvent faussées par la peur : « Les soldats sont sous immense pression psychologique. Qui est le méchant et comment les différencier des civils innocents ? ». S'en suit alors un passage en accéléré de contrôles de voitures à la frontière, un procédé cinématographique qui met en avant la répétition et l'abrutissement des soldats qui doivent accomplir chaque jour la même tâche sous un soleil de plomb.

 

Et l'intérêt de cette docu-fiction se trouve là : les soldats états-uniens ne sont pas bêtement pointés du doigt comme seuls et uniques fautifs, mais le spectateur découvre tout au long du film les conditions de vie de ces personnes et les difficultés qu'ils ont eux-mêmes subies. Il n'est pas question d'amoindrir les crimes qu'ils ont commis, mais plutôt de comprendre l'ensemble des enjeux qui entourent ces événements, et le caractère inhumain de la Guerre d'Irak, peu importe le côté où l'on se trouve.

 

C'est ainsi que le spectateur observe à plusieurs moments du film, à travers la caméra de Salazar, les soldats qui s'ennuient, lisent des livres, des magazines porno, etc. Mais d'un autre côté, les conditions sont oppressantes, ils craignent chaque jour de subir un attentat, et se méfient même d'un simple enfant venu offrir des dattes aux soldats.

 

Le montage alterné de ce film en found-footage permet de comprendre les différents points de vue, les tords attribués à chacun, avec des approches plus ou moins objectives. Ainsi, au début du film, une femme enceinte est tuée par les soldats. L'événement est rapporté en trois parties :

  • la voix du documentaire annonce que en 24 mois, sur 2000 civils tués au barrage, seuls 60 étaient des rebelles, et aucun soldat n'a été jugé pour cela

 

 

 

  • un journal télévisé arabe explique comment une femme enceinte a été fusillée par les soldats états-uniens car son frère a refusé de freiner au niveau du barrage, dans le but de l'emmener d'urgence à l'hôpital

 

 

 

enfin, la caméra de Salazar montre le détachement de certains soldats, et les regrets d'autres. Flake, un soldat présenté comme idiot par Salazar, n'a pas de regret d'avoir tué cette femme : « Qu'est-ce que tu veux que je fasse ? Que je chiale et que je m'excuse ? Tu crois que ça a changé ma vie ? », et son ami Rush qui le soutient : « Non mais attends, t'es foutu si t'as des remords […] si t'es faible tu crèves ». Mais le soldat McCoy s'oppose à leurs propos : « T'as vraiment aucun remord ? Je peux te dire que si t'avais des gosses et une femme enceinte t'aurais des remords »

     

     

     

     

    Avec ces trois points de vue, le propos de De Palma est d'expliquer que même au sein de l'armée, des divergences opposaient les soldats.

     

     

     

    A vrai dire, ce film joue sur un terrain sensible de la culture des États-Unis : la mémoire du 11 septembre 2001. Cet événement, diffusé en boucle dans les médias du monde, est vécu comme un choc par de nombreuses personnes. Mais surtout, il a un rôle de mythe du XXIe siècle qui unifie la population états-unienne autour d'un seul et même ennemi : le terrorisme islamiste.

     

    A partir de là, certains sont prêts à tout pour se venger, et ils ferment les yeux sur les réalités du terrain et la véritable origine de l'attentat des Twin Towers. Tout le monde musulman est mis dans le même sac. C'est ainsi qu'après avoir vu leur chef se faire tuer par une mine, le soldat Flake menace « on leur balance une bombe nucléaire et c'est fini ». Son ami Rush, lui, est persuadé du complot. Il pense que ce peuple aurait détruit les Twin Towers pour attirer les Américains sur leur pays et ensuite les tuer.

    Ce contexte géopolitique les fixe sur un seul et même objectif : se venger à tout prix, même s'il doit s'agir de civils innocents. C'est ainsi qu'arrive l'épisode réel du viol de la jeune fille irakienne et du meurtre de sa famille.

     

    La scène est horriblement longue, et De Palma augmente l'horreur en repoussant le moment du crime avec des jeux de scénarios : certains soldats discutent pour empêcher les autres de faire ça, ils essaient ensuite de les ralentir, puis ils se confrontent à la famille qui essaient de les bloquer, le grand-père qui va chercher son fusil, etc.

    Le crime a finalement lieu. Et la tournure du film change soudain.

     

    Tout le monde essaie d'effacer cet événement. Comme l'annonce le titre du film, Redacted, c'est-à-dire éditer un document pour effacer les éléments qui dérangent. Ce viol sera détourné pour préserver l'image de l'armée. Salazar le dira au psychologue de la caserne : « Tout le monde regarde sans rien faire ».

     

     

    Plus de 500 000 morts en 8 ans pour seulement 3 semaines de guerre effective : un massacre trop récent pour être divulgué

     

    Les massacres du Vietnam bouleversent, car ils ont été incompris par l'opinion publique. Mais ceux de la Guerre d'Irak n'ont pas subis le même traitement. Au lendemain des attentats des 11 septembre, beaucoup ferment les yeux sur la légitimité de cette guerre. Il faut aller tuer les instigateurs de cet acte. On ne se demande pas s’il est bon ou mauvais, ni ce que font les Américains une fois sur place.

     

    Le gouvernement Bush, à l'époque, justifiait cette guerre ainsi : l'Irak possédait des armes nucléaires et biologiques de destruction massive et Sadam Hussein menaçait à tout moment de déclencher une guerre, il fallait donc l'en empêcher et installer une démocratie. Lorsque les États-Unis envahissent l'Irak en mars 2003, ils mettent seulement 3 semaines à chasser le régime de Sadam Hussein. Pourtant, les soldats se maintiennent pour « stabiliser la démocratie », et ce jusqu'en 2011.

     

    En réalité, cette invasion était surtout motivée par la vengeance, et le manque de preuve sur la présence d'armes de destruction massive était déjà connu à l'époque. Mais il fallait se venger, lutter contre les régimes islamiques en plaçant les USA comme leader mondial de la démocratie, et en profiter pour contrôler le territoire afin d'obtenir une mainmise sur le pétrole.

    Certains rapports de la CIA et d'autres pays, datant d'avant la guerre, ont prouvé que l'Irak avait des armes de destructions massives, et d'autres rapports ont démenti cela. Mais le gouvernement Bush a préféré ne prendre en compte que les rapports qui allaient dans leur sens. Par ailleurs, d'importantes manifestations populaires ont eu lieu avant la guerre pour s'opposer à l'invasion de l'Irak, notamment à Barcelone ou Londres.

     

     

    Aujourd'hui encore, il est difficile de parler ouvertement des crimes qui se sont déroulés durant la Guerre d'Irak. Présentée comme une guerre contre le terrorisme, elle semble justifiée pour l'opinion publique Occidentale.

    Surtout depuis que l'Europe a connu des attentats terroristes ces dernières années. Ce climat n'est pas favorable à une ouverture du dialogue et à des recherches sur le sujet, alors que bon nombre de faits sur la Guerre d'Irak sont aujourd'hui connus. Plus 500 000 morts durant la période d'occupation américaine entre 2003 et 2011, tout autant de blessé, et des crimes de guerre pas ou peu punis, tel que le viol de la jeune fille et le massacre de sa famille rapporté dans Redacted (appelé massacre de Mahmoudiyah), ou le Scandale d'Abou Ghraib (une prison où des militaires américains ont torturés, violé, humilié et exécuté des Irakiens) .

    L'histoire devra encore attendre pour que les crimes de guerre sur des civils en Irak soient reconnus par la société et gravés dans le devoir de mémoire. Mais en attendant, vous pouvez toujours voir Redacted.

     

     

    *Massacre de 347 à 504 civils vietnamiens par des soldats américains le 16 mars 1968, dont des femmes violées et des nourrissons massacrés

    Share on Facebook
    Share on Twitter
    Please reload

    Articles similaires

    Please reload

    © pour en parler autrement 2017

    • Twitter - Gris Cercle
    • G + - Gris Cercle
    • Facebook - Gris Cercle
    This site was designed with the
    .com
    website builder. Create your website today.
    Start Now